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«Les Roms sont un bouc émissaire rêvé» [LeTemps.ch]

source : http://www.letemps.ch
Ça se passe en Suisse, mais c’est transposable à la France
(la bêtise se ressemble partout).

sociologie vendredi 21 février 2014

«Les Roms sont un bouc émissaire rêvé»

Exploitée par un réseau? Faux, selon l’enquête des sociologues. (Fred Dufour/AFP)

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Selon une enquête de terrain à Lausanne, tout ce que l’on croit savoir sur la mendicité est faux. Nos représentations erronées remontent à la fin du Moyen Age

Tout ce que nous croyons savoir sur la mendicité dans nos villes en général, et sur les mendiants roms en particulier, est faux. Fausse, l’idée des réseaux qui exploitent les mendiants. Fausses, nos représentations des gains de la mendicité. Complètement fausse, notre vision de l’identité des Roms… C’est ce qui ressort d’une étude de terrain menée dans le canton de Vaud par les sociologues Jean-Pierre Tabin (de la Haute Ecole de travail social et de la santé EESP Lausanne), René Knüsel (de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne) et Claire Ansermet (de la Haute Ecole de santé Vaud). Les résultats de la recherche, exposés dans un ouvrage* publié avec le soutien du Pôle de recherche national LIVES et de la HES-SO, montrent que nos représentations actuelles sont en porte-à-faux avec la réalité – et qu’elles s’enracinent. au contraire, dans un lointain passé…

Le Temps: Comment se mettent en place nos représentations?

Jean-Pierre Tabin: On est passé d’une idée médiévale de la pauvreté et de l’aumône comme des moyens d’atteindre le paradis à une méfiance généralisée envers les personnes qui s’adonnent à la mendicité. Dès le XIVe-XVe siècle, suite aux mouvements migratoires de la fin du Moyen Age et au développement de la misère urbaine, la distinction entre «bons» et «faux» mendiants se met en place. Ce n’est pas la pauvreté qui est mise en question, mais l’honnêteté des mendiants. Deuxième facteur: depuis que l’Etat commence à prendre en charge le bien-être de la population, à partir de la fin du XIXe siècle, ces manifestations de pauvreté et ces sollicitations de dons auprès des passants paraissent incongrues. La mendicité paraît dès lors anachronique. On ne comprend pas pourquoi ces gens mendient. On continue donc à dire, comme depuis la fin du Moyen Age, que derrière les mendiants, il y a des réseaux criminels, qu’il y a quelque chose de malhonnête là-dessous, qu’il ne s’agit pas simplement de pauvreté.

– Passons en revue les écarts entre les faits et les représentations. Les réseaux qui contrôleraient les mendiants roms, pour commencer…

– Nous n’avons pas trouvé de traces de «réseaux» dans le sens où l’entendent les médias et les politiques, c’est-à-dire d’une organisation qui exploite les mendiants. Ce qui ne veut pas dire que ces gens ne sont pas organisés. La plupart du temps, ils organisent leur venue sans leurs enfants, faisant en sorte que quelqu’un – la famille ou un groupe plus large dans le village – les garde et assure leur scolarité. Contrairement à ce qu’on affirme souvent, cette population est normalement soucieuse du bien-être de ses enfants.

– La mendicité serait une tradition…

– En ayant lu à peu près tout ce qui est paru sur les Roms et en ayant interrogé les gens concernés, nous pouvons affirmer que la mendicité n’est pas du tout une activité coutumière, traditionnelle. Le terme «Roms» désigne un «groupe d’amalgames», un agrégat curieux. Cela conduit à qualifier les mendiants de «gens du voyage», alors que les personnes qu’on voit dans nos rues sont issues d’autres groupes, sédentarisés depuis plusieurs décennies. La plupart des mendiants observés à Lausanne viennent de certaines régions de Roumanie, mais il y a aussi des Bulgares, des Hongrois et des populations d’ex-Yougoslavie qu’on qualifie de «Roms». Ces gens avaient du travail avant la chute des régimes communistes et ils s’en sont trouvés dépossédés. Dans le livre, nous donnons l’exemple de Barbulesti, village roumain d’où viennent de nombreux mendiants: leur principal employeur était une usine de sucre, désaffectée lors des manœuvres qui ont suivi la chute de Ceausescu. Ce ne sont pas seulement les Roms qui ont perdu leur travail, ce sont les Roumains en général. Mais les Roms étant victimes de racisme là-bas, leur situation est pire… La mendicité n’est donc pas une activité usuelle. En revanche, elle est mise en scène, d’une certaine façon, pour apitoyer le passant. Mais tout cela est très bricolé. Les gens font ce qu’ils peuvent.

– Les gains seraient importants…

– On n’est pas les seuls à avoir fait ce constat, en effectuant des observations systématiques: le gain de la mendicité est dérisoire. C’est l’indifférence qui domine de la part des passants. Quelques rares fois, un passant manifeste un peu d’agressivité. Et puis, de temps en temps, quelqu’un donne 2 francs. Ça fait beaucoup d’heures de travail pour pas grand-chose. Mais pour les gens qui mendient, ce maigre pécule n’est pas négligeable.

– Il s’agirait de délinquants…

– A chaque fois que la police a apporté des éléments là-dessus, elle a été claire: ils ne génèrent pas d’augmentation de la criminalité. En étudiant la presse, on observe un amalgame:
il y a des gens qui viennent perpétrer des vols dans les appartements et à qui on attribue, à tort, une origine rom. Les mendiants n’ont pas de lien avec la criminalité, sauf si on définit celle-ci de manière plus large: si on dit que rester sur un parking sans payer l’horodateur, jeter ses ordures, déféquer
ou uriner dans la rue, faute de toilettes publiques, relève de la criminalité.

– Comment expliquer la persistance de représentations si erronées?

– Nous observons une «rhétorique de l’évidence». On vous dit simplement que les choses sont comme ça, et on les affirme de manière répétitive, au Tribunal fédéral, dans l’administration, dans la presse, au sein des partis… C’est très difficile d’aller à l’encontre de cette unanimité. Je l’ai constaté jusque dans mes relations interpersonnelles… Si je dis «Je travaille sur la mendicité rom», je n’ai pas le temps d’ajouter grand-chose: les gens s’expriment comme s’ils savaient, ils ont un avis définitif. Il faut dire que la population qualifiée de rom est un bouc émissaire rêvé: elle n’a pas de lobby pour la défendre, elle est définie de manière floue, on peut donc proférer des choses sur elle sans que qui que ce soit vous contredise… Il faudrait analyser cela de manière plus approfondie, mais on peut penser que ces représentations des Roms participent du rejet des étrangers dont on a vu les effets lors du vote du 9 février… En ce qui nous concerne, nous avons fait notre première enquête sur un mandat d’un service du canton de Vaud. Mais comme nos résultats ne confortaient pas l’opinion dominante, ils étaient inaudibles pour la classe politique et n’ont pratiquement pas été utilisés dans les débats.

– Que recommandez-vous?

– Des actions pour lutter contre les stéréotypes et des politiques sociales développées pour et avec la participation des populations concernées. Dans le livre, nous évoquons des mesures prises dans certaines régions de France et d’Italie sur le plan du logement et de l’accès à l’emploi. La politique d’humanité que nous préconisons est tout à fait conforme à la Constitution helvétique – mais il faut la prendre au sérieux.

* Lutter contre les pauvres. Les politiques face à la mendicité dans le canton de Vaud, Jean-Pierre Tabin & René Knüsel, avec la collaboration de Claire Ansermet, Editions d’En Bas, 147 p.

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Pourquoi nous avons aidé les Roms en bas de chez nous, à Echirolles [Rue89]

source : http://www.rue89.com/2012/11/09/pourquoi-nous-avons-aide-les-roms-en-bas-de-chez-nous-echirolles-236889

Témoignage 09/11/2012 à 18h02

Pourquoi nous avons aidé les Roms en bas de chez nous, à Echirolles

Cheryl Pereira | Habitante d’Echirolles

Un lundi, je découvre un tract contre les « nuisances » des Roms qui campent près de mon immeuble : « Il y a tout lieu de redouter les cambriolages. »

Les familles roms se sont installées mi-octobre sur l’herbe, juste devant chez nous. Une soixantaine de personnes, dont des femmes enceintes et beaucoup d’enfants.

Nous vivons à la frontière entre Grenoble et Echirolles (Isère), au sud du quartier des Granges (tristement célèbre). J’habite un des trois immeubles sociaux, entourés d’une majorité de copropriétés.

De nos fenêtres nous voyons le terrain de foot, un parking et cette étendue d’herbe où ils ont planté leurs pauvres tentes igloo dans des conditions insalubres : pas de poubelles, pas de toilettes, pas d’eau.

Un tract sur la porte du hall

Des voisins sont allés à leur rencontre, discuter avec eux, essayer de savoir d’où ils venaient. Personnellement je n’y étais pas allée jusqu’à ce qu’en rentrant chez moi, lundi 22 octobre, je trouve ce tract affiché sur la porte du hall.


Le tract affiché dans le hall de l’immeuble

« Un camp de Roms s’est installé depuis mardi dernier, dans le pré qui borde le parking d’Alpexpo, à la limite entre Grenoble et Echirolles.

Afin de ne pas subir une nouvelle fois des nuisances de toute sorte, tout comme cet été, nous devons nous mobiliser en masse et avertir les autorités compétentes (mairies de Grenoble et Echirolles, ainsi que la police afin que ces gens soient obligés de partir).

Chaque jour, de nouvelles tentes sont installées et chaque jour les ordures et déjections s’amoncellent un peu plus !

Ces gens se promènent la nuit dans nos environs, et il y a tout lieu de redouter les cambriolages…

Il faut donc agir au plus vite tant qu’il n’y a qu’une quinzaine de tentes, pour le bien de tous et surtout pour éviter une dégradation constante, depuis plusieurs mois, de notre quartier.

Mobilisez-vous pour le quartier des Granges. »

Ce n’était pas signé bien sûr. J’ai tout de suite pensé à Marseille, aux habitants qui ont chassé des Roms et brûlé leurs affaires, ça m’a vraiment choquée.

Je me demande comment quelqu’un a pu écrire ça. Les familles sous tentes sont roms mais toutes avaient peur de la réaction des riverains, elles ne se promenaient pas dans le quartier. On ne pouvait ressentir aucune menace de leur part. Furieuse, j’ai fait le tour des immeubles pour arracher ces tracts.

J’ai affiché un mot à la main, disant qu’il y avait des gens en détresse juste en bas de chez nous, et qu’on pouvait peut-être les rencontrer plutôt que leur taper dessus. Puis j’ai envoyé un e-mail à tous mes voisins du secteur – je fais partie d’une association de locataires mais je leur ai écrit à titre individuel – pour leur demander s’ils savaient d’où pouvait venir ce torchon raciste.

Une petite fille en sandalettes

Nous nous sommes concertés pour aller rencontrer les Roms, à six ou sept voisins. Au début, ils étaient sur leurs gardes, se défendaient : « C’est la police qui nous a dit de venir. » On leur a expliqué qu’on était simplement étonnés qu’ils se retrouvent ici.

Une dame m’a montré sa petite fille en sandalettes, qui marchait les pieds mouillés dans l’herbe. Une femme a dit qu’elle avait froid, une autre qu’elle avait peur des rats. Un gamin de 11 ans qui parlait français faisait la traduction, et de temps en temps il partait pour aller jouer.

Ils nous ont dit être macédoniens, serbes, kosovars, et ne se comprenaient pas tous entre eux. Un de nos voisins a pu converser en italien avec un Macédonien qui parlait bien cette langue. Plus tard, ce voisin a acheté des bâches et cordages pour protéger les fragiles tentes igloo des « campeurs ».

Nous avons sollicité le collectif La Patate chaude, qui a l’habitude de travailler avec les Roms. Ses membres parlant serbe nous ont accompagnés.

Gâteaux, couvertures, vêtements

Toute l’organisation s’est faite de manière spontanée, entre nous. Chacun a des talents spécifiques : certains parlent plusieurs langues, d’autres ont travaillé dans des crèches ou avec des personnes âgées, d’autres avaient un impressionnant carnet d’adresses, etc.

Les associations, déjà très occupées, nous ont donné de précieux conseils et orientés vers les « bons » interlocuteurs. Nous avons sollicité les élus et harcelé les autorités. Nous avons bombardé les mairies d’e-mails, d’appels. C’était toujours de la compétence de l’autre administration. Personne ne bougeait.

La nuit, la température tombe. Nous avons envoyé des e-mails à toutes nos connaissances pour obtenir de l’aide et donné aux familles des couvertures, de la nourriture, des vêtements. Nous avons emmené les malades chez les médecins du quartier ou à Médecins du monde.

On leur a prêté une pioche pour creuser des latrines, qu’ils ont ensuite rendue. Les familles ont gardé leur campement très propre, en entassant leurs déchets dans de grands sacs poubelles dans un coin, avant que nous les emmenions à la déchetterie en voiture.

A chaque fois qu’on repartait, on était mal de savoir que des enfants dormaient dans ces conditions.

Au centre social

Quand il s’est mis à pleuvoir au bout de quatre jours, nous avons débarqué au centre social et obtenu de pouvoir nous y réunir. Avec quelques hommes du campement évidemment, pour voir avec eux ce dont ils avaient le plus besoin.

Leurs demandes nous dépassaient complètement : ils disaient « maison », « école », « papiers », « travail ». Et « manger », ce qui nous faisait le plus mal au cœur. Nous avons essayé de comprendre leur situation administrative avec des interprètes macédoniens adorables.

Les secrétaires du centre social ont apporté du thé et du café à tous. Le directeur a accepté de nous laisser le centre pour le week-end et pour des réunions, sans accès aux toilettes cependant.

Samedi 27 octobre, mon compagnon, qui est restaurateur, a fait un mégarepas chaud. On a fait venir les familles au centre social à tour de rôle et avons pu servir plus de 70 personnes.

Déménagement au gymnase

Cet après-midi-là, le directeur général des services de la mairie d’Echirolles est venu nous annoncer l’évacuation des Roms vers un gymnase à Grenoble. Faute de véhicules, ils devaient y aller en tram.

Les téléphones ont marché à fond pour trouver de l’aide et des voitures. Pendant que les hommes démontaient le camp, nous avons emmené les femmes et les enfants.

Une douzaine d’habitants du coin ont fait le déménagement avec des membres du collectif de la Patate chaude et deux estafettes que la ville a fini par nous accorder.

Dès que les hommes sont arrivés au gymnase, ils ont couru comme des fous à l’intérieur pour s’assurer que les femmes et les enfants étaient bien là. On était sidérés et on s’est demandé ce qu’ils avaient subi dans leur vie pour avoir si peur. Nous avons passé le relais à la Croix-Rouge.

Collecte et couscous

Depuis, on s’est relayés tous les jours. Un restaurant près du gymnase a servi 100 repas le dimanche. Les parents de Sofiane, tué il y a un mois à Echirolles, ont fait un couscous. On a continué à récupérer des couvertures, des chaussures, des biberons, des chauffe-biberons, des médicaments pour les malades.

Certains on acheté du lait, des petits pots de fruits, des couches, d’autres des produits d’hygiène, on a distribué des serviettes de toilette, une dame est venue avec du chocolat chaud.

Nous avons accompagné une femme enceinte à l’hôpital pour l’accouchement. Elle a été renvoyée au gymnase avec un bébé de 3 jours. Tous ceux qui sont passés, assistantes sociales, médecins, pompiers, assistants parlementaires, étaient atterrés de ces conditions de vie.

Puis les familles ont été évacuées du gymnase. Les familles avec des enfants mineurs dans des centres d’accueil, les autres, à la rue.

Cynisme des pouvoirs publics

Je savais que le parcours de ces immigrants était difficile, mais pas à ce point. Il existe un véritable cynisme des pouvoirs publics. Avec ces phrases toutes faites comme « on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », on a complètement occulté qu’il s’agissait d’êtres humains.

Je ne fais pas d’angélisme : il peut y avoir des chapardages, il peut aussi y avoir des réseaux mafieux, mais les Roms sont traités en sous-hommes un peu partout en Europe.

Nous comptons vraiment suivre ces familles et savoir ce qu’elles vont devenir. Nous avons décidé de nous appeler « Collectif citoyen des habitants des Granges et d’Echirolles, soutien aux gens de l’ex-Yougoslavie, atterris sous des tentes sur les terrains d’Alpexpo ».

C’est long, comme la liste des gens qui nous ont rejoints dans un formidable élan. Et pour moi ça a une autre signification que lorsque les associatifs prennent tout en main.

En catimini, beaucoup de gens pas concernés m’ont dit : pour les Français qui sont dans la mouise, personne ne bouge le petit doigt. Pour moi, cela ne s’oppose pas. La misère n’est pas acceptable, qu’elle vienne d’ici ou d’ailleurs.

Nous continuerons à interpeller les politiques et leur disons que ce que nous, simples citoyens, faisons avec nos modestes moyens, les autorités doivent le faire plus efficacement et humainement. Nous voulons le changement maintenant.